Décolonisation et citoyenneté inédites en Nouvelle-Calédonie : la question de l'identité Kanak autochtone
- Lilou HARDONNIERE
- 17 hours ago
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By Marilou Moisset

Wamytan Roch, chef coutumier kanak indépendantiste de la Nouvelle Calédonie affirme souhaiter que l’ensemble du peuple calédonien comprenne son identité comme intrinsèquement océanienne plutôt que française. Conscient de la diversité ethnique présente sur le territoire, il affirme d’autant plus son espoir qu’une croissance démographique de la population autochtone kanak lui permettra de devenir l’ethnie majoritaire du territoire. Ces déclarations s’inscrivent dans le contexte politique particulier auquel la Nouvelle-Calédonie fait face : la question de la citoyenneté y est centrale, et elle représente le principal sujet de tension entre les partis pro et anti-indépendantistes.
Tandis que les critères de citoyenneté agissent habituellement en tant que barrière aux étrangers, ils font ici barrage à des résidents de la Nouvelle-Calédonie selon le critère qu’ils possèdent la nationalité française.
Cette tentative d’exclusion s’explique par le désir des kanaks de mener le pays vers l’indépendance et de demeurer les réels détenteurs de la souveraineté alors qu’ils représentent actuellement moins de la moitié de la population. Dans cette lutte entre les deux grandes factions politiques présentes en Nouvelle-Calédonie plusieurs visions s’affrontent alors : celle d’une citoyenneté calédonienne allant au delà des différends ethniques, de la construction d’un “destin commun” et celle d’une citoyenneté calédonienne-kanak qui permettrait une reconnaissance de l’identité kanak. Il convient de revenir sur l’histoire de l’ancienne colonie pour comprendre la situation présente.
Il n’est point une exagération de dire que le processus de décolonisation dont a fait l’objet la Nouvelle-Calédonie, annexée en 1853 par l’Empire français est pour le moins originale. Long et laborieux, basé autour de la collaboration ainsi qu’incomplet, puisque le pays bien que reconnu entant qu’Etat demeure une province de la République, détonne en contraste avec les autres anciennes colonies françaises telles que l’Algérie ou l’Indochine.
Néanmoins, comme pour beaucoup d’autres, le début du chemin vers l’auto-détermination pour le territoire océanien coïncide avec le coup final de la Seconde Guerre mondiale, en 1946, lorsque la Nouvelle-Calédonie devient territoire outremer. Par la suite, plusieurs accords signés entre ce dernier et la métropole font évoluer le statut du territoire d’une manière plus qu’atypique. En 1988, l’Accord de Matignon, dix ans plus tard l’Accord de Nouméa, et enfin en 2025 l’Accord de Bougival. C’est l’accord de 1998 qui marque le premier écart par rapport aux cheminements habituels de la décolonisation : il prévoit la tenue d’un à trois référendums qui auront pour but de déterminer si la population souhaite accéder à la souveraineté et l’indépendance. Ils sont respectivement en 2018, 2020 et 2021.
C’est le “non” qui prévaut à chacun d’entre eux, au grand désarroi des partis indépendantistes, menant à la signature de l’Accord de Bougival le 12 juillet de l’année dernière, faisant définitivement de l’État de la Nouvelle-Calédonie une collectivité de la République. Cependant les résultats du dernier référendum sont largement contestés par les partis nationalistes qui reprochent à la métropole de ne pas avoir laissé le temps aux communautés autochtones de faire leur deuil (pandémie Covid). Leur demande de report ayant été refusée, il ont appelé à un boycott dans l’objectif de bloquer ce qu’ils voyaient comme un outrage aux coutumes kanak. Ainsi, le dernier résultat ne comptabilise que la moitié des citoyens.
Aujourd’hui avec l’accord de Bougival et selon la charte des Nations unies, la Nouvelle-Calédonie, malgré ces rêves d’indépendance, demeure alors un territoire non autonome administré par la France. Elle ne porte plus le nom de colonie, mais elle n’en demeure pas moins dépendante de la métropole. Le projet de l’accord prévoit de transférer au territoire océanien la compétence en matière de relations internationales (bien que la Nouvelle-Calédonie doive conduire “ses actions diplomatiques dans le respect des engagements internationaux et des intérêts fondamentaux de la France” ), mais la France retient les compétences régaliennes en matière de monnaie, de défense, de justice et de sécurité et d’ordre publique.
Ces dernières pourront être transférées au territoire océanien mais seulement sur demande de l’assemblée à la majorité qualifiée ainsi qu’après validation par référendum national. L’historienne Isabelle Merles note : “L’histoire calédonienne reflète les contradictions d’une France qui clame les valeurs d’égalité, de liberté et de fraternité mais qui désire également maintenir son pouvoir colonial”. De fait, ce sont ces territoires ultramarins et leurs 320 000 kilomètres carrés de zones économiques exclusives qui élèvent la République de la quarante-cinquième à la troisième place mondiale en termes de territoire maritime.
Il serait également naïf de penser que les ressources stratégiques de nickel présentes sur le territoire ne sont pas un facteur majeur : la collectivité française possède 20 à 30% des réserves mondiales de nickel et produit environ 8% du nickel transformé. La métropole consent alors à accorder à la Nouvelle-Calédonie un statut sans précédent dans l’histoire constitutionnelle française. L’Accord de Bougival assigne au territoire une situation juridique ne correspondant à aucun des cinq cas prévus par le titre XII de la Constitution.
La Nouvelle-Calédonie n’est ni un État fédéré ni un État associé, alors même qu’elle reprend des traits de chaque, devenant alors ce qu’on appelle une collectivité sui generis, c’est-à-dire une entité qui se soustrait au cadre des modèles traditionnels. Cette originalité transparaît dans plusieurs domaines dont celui de la double citoyenneté prévue par l’Accord.
Mais quelles sont les conséquences de cette dernière pour l’identité kanak ? Les descendants de la population autochtone colonisée il y a un peu moins de deux siècles peuvent-ils réellement espérer accéder à la reconnaissance, autant symbolique que politique, au sein de cette nouvelle Nouvelle-Calédonie ?
L’avis du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), organisation faîtière pour les partis pro-indépendance, est tranché : l’accord de Bougival ne pourvoit pas d’assurance à la reconnaissance de l’identité kanak. L’accord ne reprend pas le préambule de l’Accord de Nouméa qui établissait un ensemble d’institutions assurant la reconnaissance complète de l’identité et la culture kanak et le terme “kanaky” n’est plus adossé à l'appellation “État de la Nouvelle-Calédonie”.
Le FLNKS exprime son inquiétude; il craint que l’identité calédonienne, promue par l’Etat, ne vienne se substituer à l’identité kanak. Les indépendantistes ne se contentent pas d’énoncer l’insuffisance symbolique de la reconnaissance kanak, ils pointent aussi du doigt les limites de sa portée politique.
Leur critique la plus véhémente porte sur le dégel du corps électoral. Bien que ce dégel soit inévitable, en vertu du pacte international de 1966 sur les droits civils et politiques de la Cour Européenne, le mouvement indépendantiste anticipe que les populations kanaks feront face à des difficultés de long-terme pour être entendues sur la scène politique.
De fait, l’appartenance au corps électoral comme prévu par l’accord de Bougival correspondra à la détention de la citoyenneté calédonienne. Or, selon les critères d’éligibilité à la citoyenneté prévus par l’accord, pourront être citoyens et donc pourront voter tous les français qui :
- Sont admis à participer à l'action des assemblées de province et du Congrès de la Nouvelle-Calédonie de 2026
- ont un parent remplissant les conditions d’acquisition de la nationalité calédonienne
- sont nés en Nouvelle-Calédonie et y résident à la date de la demande d’acquisition de la nationalité depuis au moins 10 ans
- résident en Nouvelle-Calédonie depuis au moins 10 ans
- sont unis depuis au moins cinq années par le mariage ou un pacte civil de solidarité a une personne ayant la nationalité calédonienne ou résidant en Nouvelle-Calédonie depuis au moins cinq années
Ainsi la proposition de l’accord agrandit l’accès au vote aux européens qui en viennent à former la majorité de l’électorat : selon les Nations Unies, en 2025 le territoire accueille 41.2 pour cent de Maliens dont la plupart sont kanaks. Ils sont alors dans l’incapacité de conquérir une majorité démocratique. Les européens en Nouvelle-Calédonie étant déjà les plus favorisés économiquement et politiquement, les kanaks s'en retrouvent marginalisés du processus vers l’autodétermination.
Il est également important de noter l’exclusion du Sénat Coutumier, l’institution représentant la coutume kanak, des négociations de l’accord de Bougival. Or, la culture kanak structure considérablement le mode de vie des communautés et la grande majorité des autochtones sont de statut civil coutumier.
Inclure les sénateurs coutumiers aurait alors permis une meilleure réflexion concernant le rôle que peuvent jouer des institutions coutumières dans la prise de décision publique. De fait, reconnaître l’identité kanak non seulement symboliquement mais politiquement serait assurer une intégration de structures coutumières dans les politiques publiques, évitant par là la reproduction de politiques occidentales pour une population à presque 50% kanak. Il serait plus inclusif de réfléchir à une élaboration constitutionnelle qui permettrait d’inclure des préoccupations coutumières dans le champ politique et de produire une législation plus métissée reflétant plus fidèlement la diversité ethnique et culturelle en Nouvelle-Calédonie.
Sources
1. Chappell, D. (2013) The Kanak Awakening: The Rise of Nationalism in New Caledonia.
2. Robertson, S. Contesting the “Common Destiny” “ Citizenship in Decolonizing New Caledonia.
3. Tutugoro, A. Incompatible Struggles ? Reclaiming indigenous Sovereignty and Political Sovereignty in Kanaky and/or. New Caledonia.
4. UN Spécial Committee on Decolonization (C-24) - Annual report 2025 on New-Caledonia
5. Fondation Jean-Jaurès - Accord de Bougival : les difficultés de trouver le chemin vers le “nous” en Nouvelle-Calédonie




